La journée avait bien commencé. Elle se termine avec le décès du père de l’un de mes élèves. La mort, quoi. Je déteste ce mot trop poli de « décès ». Ce mot que l’on prononce du bout des lèvres, pour rendre l’événement plus propre, plus administratif, plus rassurant. Le père de ce gamin est mort.
Je n’avais pas prévu d’écrire là-dessus car je n’avais pas prévu qu’il meure. Je n’ai pensé qu’à H. aujourd’hui, et à mon angoisse de la voir refuser de manger, de la voir balancer sa cuillère avec un mélange de rage et de joie innocente. Je voulais écrire sur l’angoisse à moitié irrationnelle, je voulais écrire sur le fait de ne pas vouloir donner trop d’épaisseur à tout ça, pour ne pas alimenter mon anxiété. Je voulais écrire sur le fait de ne pas écrire, comme d’habitude.
Et puis le père de M. est mort.
Est-ce que cela me fait relativiser mes propres angoisses ? Est-ce que je pense à H. en me disant que finalement je suis bien chanceuse ? Oui... non. Je pense surtout à M. que j’ai si souvent houspillé, à son bégaiement, à ses crises de colère et à l’antipathie qu’il m’inspire souvent. Je pense à ce qu’il racontait à la classe au début de l’épidémie et à la manière dont je l’avais fait taire. Je pense au fait que l’école pour lui ne sera pas un réconfort car elle ne l’était déjà sans doute pas avant...
Et H. qui ne mange pas...
La journée avait bien commencé. J’ai contemplé ma fille jouer avec ses jouets comme elle le fait si bien, avec ses mains et ses pieds, ses petits doigts en araignée et ses longs cils qui battent contre ses joues. J’ai pensé qu’aujourd’hui tout irait bien.
Et puis le père de M. est mort.
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