mercredi 9 août 2017

Le moment-phare


Empreintes sur négatif - Une photo prise exactement à l'instant dont je parle plus bas

Assise sur un banc, le long de la promenade qui fait face à l'île de Batz, à Roscoff, j'ai vécu avec A., ce que, depuis mon adolescence, je nomme en mon for intérieur un "moment-phare". Je n'ai pas trouvé de terme plus approprié, bien que celui-ci ne me satisfasse pas complètement. Il s'agit de ces instants où la conscience s'ouvre pleinement et saisit dans un même élan la sensation du présent et et celle de la nostalgie à venir. Dans mon cas, ces "moments-phare" s'imposent parfois à moi de façon très brutale et inattendue. C'était surtout le cas dans mon adolescence. Je me souviens d'une course effrénée entre le gymnase du lycée et le vestiaire (situé loin de celui-ci), à plusieurs, par crainte de manquer le bus qui nous ramènerait chez nous, après un cours qui s'était prolongé. Je revois avec netteté la nuque du garçon qui courait furieusement devant moi, tous deux emportés par le même élan. Mais au-delà de cette vision émouvante, je me souviens surtout très nettement de cette sensation de pleine conscience qui s'était révélée à moi, comme une épiphanie. Je me souviendrai toute ma vie de cet instant, j'en étais sûre, et c'était d'autant plus troublant que j'avais peine à comprendre pourquoi. Ce moment n'avait en effet rien de spécial — ce n'était certes pas la première fois que nous avions à courir pour attraper un bus ! Mais ce jour là, à cet instant, il y avait peut-être un supplément d'âme dans l'énergie investie dans cette course, il y avait peut-être la précision de nos gestes, la chorégraphie miraculeuse de notre course... Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que ce fut là mon premier "moment-phare" conscientisé sur l'instant. Je l'avais d'ailleurs consigné dans mon journal de l'époque.

Depuis, il y en a eu d'autres, évidemment, mais au sortir de l'adolescence, le surgissement brutal de cette sensation s'est estompé pour laisser place à une infusion plus lente. Assise sur ce banc de Roscoff, devant ce paysage sublime, j'ai senti monter doucement en moi la sensation du "moment-phare" et l'ai laissée me gagner — c'était délicieux. C'est pourtant un plaisir maudit puisque aussitôt conscientisé, on s'en éloigne. Le moment-phare nous rend spectateur de nous-mêmes dans un instant où l'ouverture de la conscience à son maximum nous rapprocherait pourtant du soi le plus pur, du noyau caché sous la couche de l'expérience, de l'acquis, des compromis et des mensonges. C'est l'instant fugace où l'on croit enfin s'atteindre soi-même mais où l'on procède enfin par un léger détour pour s'observer en train de s'atteindre — et ce n'est donc déjà plus la même chose. Les moments-phares sont pourtant précieux parce qu'ils sont rares, et parce qu'il s'agit du moment de conscience pleine où la mémoire se fixe, comme un instantané, sans que nous l'ayons vraiment décidé, mais avec notre accord entier. Ils me fascinent, car si je devais feuilleter l'album-photo de mes "moments-phare", je trouverais sans doute un fil rouge invisible qui les relie les un aux autres, et qui est peut-être le même qui me lie au monde, aux autres. Mais peut-on vraiment voir de quoi ce fil est fait, dans quelles matières il est tressé ? Et si tout cela n'était que la résurgence de "l’apparition fortuite et bouleversante de la conscience de soi", pour citer Sartre, née dans l'enfance ? Je ne peux résister ici à citer le passage du roman de Richard Hughes, Un cyclone à la Jamaïque, dont Sartre se sert lui-même pour évoquer cette épiphanie enfantine (vous pouvez le retrouver également ici puisque c'est ce billet qui m'avait menée vers l'oeuvre de Sartre puis celle de Hughes) :

“(Emily) avait joué à se faire une maison dans un recoin tout à fait à l’avant du navire… fatiguée de ce jeu, elle marchait sans but vers l’arrière, quand il lui vint tout à coup la pensée fulgurante qu’elle était elle… Une fois pleinement convaincue qu’elle était maintenant Emily Bas-Thornton… elle se mit à examiner sérieusement ce qu’un tel fait impliquait… Quelle volonté avait décidé qu’entre tous ces êtres du monde elle serait cet être particulier, Emily, née en telle année parmi toutes celles dont le temps est fait… Était-ce elle qui avait choisi ? Était-ce Dieu ? … Mais c’était peut-être elle qui était Dieu… (…) Elle fut saisie d’une terreur soudaine est-ce qu’on savait ? Savait-on, c’était là ce qu’elle voulait dire, qu’elle était un être particulier, Emily – peut-être même Dieu – (pas n’importe quelle petite fille) ? Sans qu’elle sût dire pourquoi cette idée la terrifiait… A tout prix, cela devait rester secret…”
(Au passage, l'adaptation cinématographique de Mackendrick est excellente aussi)

Il y a un photographe qui, à mon goût, donne au "moment-phare" une incarnation visuelle bouleversante. Il s'agit de Patrick Taberna. Cet homme a beaucoup photographié ses enfants de manière légèrement décentrée, comme si la mise au point avait été modifiée au dernier moment, dans l'un de ces instants où la conscience s'ouvre et se détourne d'elle-même dans un même mouvement. Les titres de ces séries évoquent beaucoup de choses en moi : De sable et de vent, Mémoire morte, Au fil des jours...






13 commentaires:

  1. Je reconnais bien là toutes mes sensations... et même cet extrait que j'avais recopié ici, il y a 7 ans : https://rosesdedecembre.blogspot.fr/2010/01/se-decouvir-enfant-en-ne-letant-plus.html

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    1. Il faut croire que nos imaginaires se recoupent en bien des endroits !

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    2. Mais maintenant que vous me le signalez, je crois bien que cet extrait de Sartre est sur mon ordinateur depuis que j'ai lu votre billet ! Il n'y a donc pas de hasard :) Cela m'avait donné envie de lire le roman de Hughes, également, dont je connaissais déjà l'adaptation cinématographique. Je vais donc insérer un lien vers votre billet, si cela ne vous dérange pas !

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  2. Je n'ai jamais cru au hasard, jamais... :-)

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  3. Mackendrick, tellement sous-estimé...

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  5. Candice B., n'est-ce pas ? Je crois avoir fait les bons recoupements. ;-)

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    1. C'est cela ! J'ai commencé à lire votre JIACO alors que j'avais 18 ans.

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  6. Merci ! Dans ce cas, vous faites partie de la poignée d'êtres qui me lisaient alors et qui, étrangement, sont encore là. Je me suis toujours demandé pourquoi. Je n'ai pas (encore) effacé ce JIACO, par fidélité à ce que je fus et suis encore, même si vivre vous érode, vous blesse et vous change un peu (juste un peu)...

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    1. J'espère que vous ne le fermerez pas, même si je peux comprendre la tentation... Tant d'années à écrire, malgré (ou grâce à ?) l'érosion dont vous parlez, et qui donne justement toute sa vérité à votre journal. C'est bouleversant, je trouve.

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  7. Mon mari est opposé à sa fermeture, notre fille aussi. :-) Disons que ce JIACO est la part très enfantine de moi-même et que cela ne fait pas très sérieux, mais j'assume tout ce que je suis, la plupart du temps. Merci de votre gentillesse.

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  8. Ce que tu décris me fait penser à l'état de conscience absolue que décrivent les boudhistes : un état miroir qui nous fait prendre conscience de l'univers qui nous entoure et nous fait sentir accompli et entier. On peut l'atteindre par la méditation, mais il arrive aussi qu'il s'offre à nous, comme un cadeau.

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    1. Oui, comme un cadeau, voilà. Parfois empoisonné, mais c'est peut-être là tout son intérêt.

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