mercredi 2 août 2017

Arles 2017

Depuis 2015, nous nous rendons tous les étés aux rencontres photographiques d'Arles. La photographie est un art qui s'est révélé à moi sur le tard, grâce à deux ou trois artistes dans un premier temps, à la lecture de La chambre claire de Roland Barthes ensuite. Bien que ma culture reste encore très lacunaire sur le sujet, la photographie me passionne ; je suis toutefois une bien médiocre photographe ! Il me semble que je reste très en surface du sujet, que mes choix de cadrage se révèlent toujours approximatifs, voire carrément mauvais, que j'ignore tout de l'art de la lumière. Je n'en suis que plus admirative de ces artistes, qui, qu'ils fassent ou non poser leurs sujets, savent saisir l'essence d'un être, d'un objet ou d'un lieu, et révéler à l’œil attentif sa lumière propre. C'est à mon sens ce qui fait un bon photographe : celui qui ne ramène pas le sujet à lui mais qui va vers lui. Le photographe est aimanté par ce qu'il photographie, il s'agit pour moi d'une fuite en avant. Je l'imagine noyé au milieu d'une foule, saisissant la fugacité des êtres et du temps, ou bien harponné par un lieu l'ayant appelé à lui (car c'est ce que font les lieux, non ?), ou encore en Pygmalion face à sa Galatée, quelle qu'elle soit. La photographie n'a, à mon avis, pas besoin des esthètes timides qui ne cherchent qu'à faire une "jolie" photo. Elle n'a, je le crois, pas (ou plus, peut-être) non plus besoin de ces photographes de la "trouvaille", qui sur-provoquent l'émotion au lieu de la laisser infuser chez le spectateur sensible.

Les rencontres photographiques d'Arles sont comme une chasse au trésor à travers la ville, puisqu'il faut la sillonner pour se rendre dans les divers lieux d'exposition, parfois magnifiques, comme le cloître Saint-Trophime, ou l'Hôtel-Dieu (où séjourna Van Gogh, dont le fantôme règne ici comme il règne à Auvers-sur-Oise). Le nom du festival est bien choisi puisqu'il s'agit bien là de rencontres avec des artistes, des œuvres, des sujets photographiés... Comme dans la vie, elles peuvent souvent laisser de marbre, jusqu'à ce que le miracle se produise. Mais la qualité de la programmation, ainsi que le contexte d'exposition, font que ces miracles se produisent finalement assez souvent ; je rentre d'Arles épuisée. Je n'évoquerai dans ce billet que les rencontres qui ont provoqué quelque chose en moi, de l'ordre du punctum de mon cher Barthes.

Looking For Lenin // Niels Ackermann & Sébastien Gobert

Cette plongée dans l'Ukraine en cours de décommunisation est venue frotter ma fascination pour le fragment, ainsi que mon intérêt pour la question de la mémoire. Ca a été, écrivait Barthes pour évoquer le noème de la photographie. Un monde englouti par la jungle capitaliste, puis nationaliste. Un monde dont il ne reste que quelques morceaux de statues transformées ci et là en œuvres d'art dans le meilleur des cas, reléguées dans un placard derrière une baignoire dans le pire. C'est toute la violence d'une histoire qui se dit ici, à travers les yeux de marbre d'un Lénine figé dans une posture dont l'aspect souverain paraît aujourd'hui bien dérisoire. Le travail de ce duo, exposé dans le sublime cloître Saint-Trophime brille autant par la qualité de ses photos que par le choix des témoignages retranscrits. L'exposition s'ouvre sur un mur recouvert de cartes postales datant du temps de l'époque soviétique et montrant ces statues sous leur plus beau jour. Elle se termine sous des vidéos d'archive montrant ces mêmes statues en train d'être déboulonnées — parfois avec une grande violence.

Krementchouk, 30 mars 2016

Road to Death // Christophe Rihet

Probablement l'exposition qui m'a le plus touchée, cette année, à Arles. Ce photographe s'est rendu sur les lieux où se sont tués des artistes en voiture. Le texte de présentation de l'exposition m'a bouleversée, car il a mis des mots sur des obsessions que je traîne depuis longtemps, et qui me poussent à me rendre souvent sur les tombes des artistes qui sont les plus chers à mon cœur. En voici un extrait :
" (...) La vie moderne repose sur le risque permanent et a l’accident pour essence. Bien que le crash consterne et désole, il ne peut plus être interprété exclusivement comme un arrachement brutal à la vie qu’on a mené, à la manière des anciens cataclysmes naturels qui s’abattaient arbitrairement sur des populations dévastées. Il s’insinue dès le commencement et semble parfois faire de la mort accidentée un couronnement naturel de la vie moderne, faisant des célébrités qui figurent dans cet album les héros tragiques de nos temps modernes, dont la vie était la fleur mais dont la mort est peut-être le fruit.(...)"
Le fait que Christophe Rihet ait pris soin d'évoquer la mort d'un acteur qui m'a particulièrement touchée n'est sans doute pas pour rien dans l'émotion que j'ai ressenti en visitant cette exposition. Anton Yelchin est mort en 2016, écrasé par sa propre voiture dont le frein à main était mal serré. Il avait 27 ans. Je l'avais découvert à 12 ans dans la magnifique adaptation de la nouvelle de Stephen King, Coeurs perdus en Atlandide, réalisée par Scott Hicks. Nous avions le même âge, alors. Mais je suis désormais condamnée à être plus vieille que lui, éternellement.

Anton Yelchin in Hearts in Atlantis

Et guetter, sur son visage, la prescience de la mort qui s'annonçait.

Love Is The Message, The Message is Death // Arthur Jafa

Pour finir, j'aimerais parler de cette sublime vidéo d'Arthur Jafa, montée à partir de divers extraits glanés ci et là, rythmés par une prière rappée de Kanye West. Le rap n'a jamais été ma tasse de thé, mais certains morceaux se distinguent parfois à mes oreilles. Celui-ci, Ultralight Beam, en fait partie. A défaut de pouvoir vous montrer la vidéo d'Arthur Jafa, voici donc la chanson de Kanye West.



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