12.04.17
Il semble que ma peau devient de plus en plus sensible à la chaleur, qu’elle se pique toujours plus facilement d’un rose saignant dès qu’un rayon de soleil trouve impitoyablement sa place. Je deviens une sorte de créature hivernale qui se sur-adapterait à un environnement dans lequel elle ne vit pas. Ma peau réclame la Scandinavie, mon corps reste cloué sur un sol trop chaud. Je suis née dans le Sud, et ma voix intérieure en a l’accent.
——————–
Dans quelques jours, je retrouverai l’un de mes amis les plus chers, qui est aussi celui sur lequel j’en sais le moins, et que je vois le moins souvent. C’est une amitié clandestine qui dure depuis plusieurs années, et que je partage désormais avec celui que je vais bientôt épouser. Il y a encore quelque temps, je voulais jalousement conserver cette relation à l’abri des regards indiscrets, même si dans le même temps, j’aurais aimé crier au monde entier à quel point mon ami était incroyable. Il faut croire que tout se dompte, s’apprivoise, même les amitiés les plus secrètes et énigmatiques.
samedi 19 août 2017
mercredi 9 août 2017
Le moment-phare
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| Empreintes sur négatif - Une photo prise exactement à l'instant dont je parle plus bas |
Assise sur un banc, le long de la promenade qui fait face à l'île de Batz, à Roscoff, j'ai vécu avec A., ce que, depuis mon adolescence, je nomme en mon for intérieur un "moment-phare". Je n'ai pas trouvé de terme plus approprié, bien que celui-ci ne me satisfasse pas complètement. Il s'agit de ces instants où la conscience s'ouvre pleinement et saisit dans un même élan la sensation du présent et et celle de la nostalgie à venir. Dans mon cas, ces "moments-phare" s'imposent parfois à moi de façon très brutale et inattendue. C'était surtout le cas dans mon adolescence. Je me souviens d'une course effrénée entre le gymnase du lycée et le vestiaire (situé loin de celui-ci), à plusieurs, par crainte de manquer le bus qui nous ramènerait chez nous, après un cours qui s'était prolongé. Je revois avec netteté la nuque du garçon qui courait furieusement devant moi, tous deux emportés par le même élan. Mais au-delà de cette vision émouvante, je me souviens surtout très nettement de cette sensation de pleine conscience qui s'était révélée à moi, comme une épiphanie. Je me souviendrai toute ma vie de cet instant, j'en étais sûre, et c'était d'autant plus troublant que j'avais peine à comprendre pourquoi. Ce moment n'avait en effet rien de spécial — ce n'était certes pas la première fois que nous avions à courir pour attraper un bus ! Mais ce jour là, à cet instant, il y avait peut-être un supplément d'âme dans l'énergie investie dans cette course, il y avait peut-être la précision de nos gestes, la chorégraphie miraculeuse de notre course... Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que ce fut là mon premier "moment-phare" conscientisé sur l'instant. Je l'avais d'ailleurs consigné dans mon journal de l'époque.
Depuis, il y en a eu d'autres, évidemment, mais au sortir de l'adolescence, le surgissement brutal de cette sensation s'est estompé pour laisser place à une infusion plus lente. Assise sur ce banc de Roscoff, devant ce paysage sublime, j'ai senti monter doucement en moi la sensation du "moment-phare" et l'ai laissée me gagner — c'était délicieux. C'est pourtant un plaisir maudit puisque aussitôt conscientisé, on s'en éloigne. Le moment-phare nous rend spectateur de nous-mêmes dans un instant où l'ouverture de la conscience à son maximum nous rapprocherait pourtant du soi le plus pur, du noyau caché sous la couche de l'expérience, de l'acquis, des compromis et des mensonges. C'est l'instant fugace où l'on croit enfin s'atteindre soi-même mais où l'on procède enfin par un léger détour pour s'observer en train de s'atteindre — et ce n'est donc déjà plus la même chose. Les moments-phares sont pourtant précieux parce qu'ils sont rares, et parce qu'il s'agit du moment de conscience pleine où la mémoire se fixe, comme un instantané, sans que nous l'ayons vraiment décidé, mais avec notre accord entier. Ils me fascinent, car si je devais feuilleter l'album-photo de mes "moments-phare", je trouverais sans doute un fil rouge invisible qui les relie les un aux autres, et qui est peut-être le même qui me lie au monde, aux autres. Mais peut-on vraiment voir de quoi ce fil est fait, dans quelles matières il est tressé ? Et si tout cela n'était que la résurgence de "l’apparition fortuite et bouleversante de la conscience de soi", pour citer Sartre, née dans l'enfance ? Je ne peux résister ici à citer le passage du roman de Richard Hughes, Un cyclone à la Jamaïque, dont Sartre se sert lui-même pour évoquer cette épiphanie enfantine (vous pouvez le retrouver également ici puisque c'est ce billet qui m'avait menée vers l'oeuvre de Sartre puis celle de Hughes) :
“(Emily) avait joué à se faire une maison dans un recoin tout à fait à l’avant du navire… fatiguée de ce jeu, elle marchait sans but vers l’arrière, quand il lui vint tout à coup la pensée fulgurante qu’elle était elle… Une fois pleinement convaincue qu’elle était maintenant Emily Bas-Thornton… elle se mit à examiner sérieusement ce qu’un tel fait impliquait… Quelle volonté avait décidé qu’entre tous ces êtres du monde elle serait cet être particulier, Emily, née en telle année parmi toutes celles dont le temps est fait… Était-ce elle qui avait choisi ? Était-ce Dieu ? … Mais c’était peut-être elle qui était Dieu… (…) Elle fut saisie d’une terreur soudaine est-ce qu’on savait ? Savait-on, c’était là ce qu’elle voulait dire, qu’elle était un être particulier, Emily – peut-être même Dieu – (pas n’importe quelle petite fille) ? Sans qu’elle sût dire pourquoi cette idée la terrifiait… A tout prix, cela devait rester secret…”(Au passage, l'adaptation cinématographique de Mackendrick est excellente aussi)
Il y a un photographe qui, à mon goût, donne au "moment-phare" une incarnation visuelle bouleversante. Il s'agit de Patrick Taberna. Cet homme a beaucoup photographié ses enfants de manière légèrement décentrée, comme si la mise au point avait été modifiée au dernier moment, dans l'un de ces instants où la conscience s'ouvre et se détourne d'elle-même dans un même mouvement. Les titres de ces séries évoquent beaucoup de choses en moi : De sable et de vent, Mémoire morte, Au fil des jours...
mercredi 2 août 2017
Arles 2017
Depuis 2015, nous nous rendons tous les étés aux rencontres photographiques d'Arles. La photographie est un art qui s'est révélé à moi sur le tard, grâce à deux ou trois artistes dans un premier temps, à la lecture de La chambre claire de Roland Barthes ensuite. Bien que ma culture reste encore très lacunaire sur le sujet, la photographie me passionne ; je suis toutefois une bien médiocre photographe ! Il me semble que je reste très en surface du sujet, que mes choix de cadrage se révèlent toujours approximatifs, voire carrément mauvais, que j'ignore tout de l'art de la lumière. Je n'en suis que plus admirative de ces artistes, qui, qu'ils fassent ou non poser leurs sujets, savent saisir l'essence d'un être, d'un objet ou d'un lieu, et révéler à l’œil attentif sa lumière propre. C'est à mon sens ce qui fait un bon photographe : celui qui ne ramène pas le sujet à lui mais qui va vers lui. Le photographe est aimanté par ce qu'il photographie, il s'agit pour moi d'une fuite en avant. Je l'imagine noyé au milieu d'une foule, saisissant la fugacité des êtres et du temps, ou bien harponné par un lieu l'ayant appelé à lui (car c'est ce que font les lieux, non ?), ou encore en Pygmalion face à sa Galatée, quelle qu'elle soit. La photographie n'a, à mon avis, pas besoin des esthètes timides qui ne cherchent qu'à faire une "jolie" photo. Elle n'a, je le crois, pas (ou plus, peut-être) non plus besoin de ces photographes de la "trouvaille", qui sur-provoquent l'émotion au lieu de la laisser infuser chez le spectateur sensible.
Les rencontres photographiques d'Arles sont comme une chasse au trésor à travers la ville, puisqu'il faut la sillonner pour se rendre dans les divers lieux d'exposition, parfois magnifiques, comme le cloître Saint-Trophime, ou l'Hôtel-Dieu (où séjourna Van Gogh, dont le fantôme règne ici comme il règne à Auvers-sur-Oise). Le nom du festival est bien choisi puisqu'il s'agit bien là de rencontres avec des artistes, des œuvres, des sujets photographiés... Comme dans la vie, elles peuvent souvent laisser de marbre, jusqu'à ce que le miracle se produise. Mais la qualité de la programmation, ainsi que le contexte d'exposition, font que ces miracles se produisent finalement assez souvent ; je rentre d'Arles épuisée. Je n'évoquerai dans ce billet que les rencontres qui ont provoqué quelque chose en moi, de l'ordre du punctum de mon cher Barthes.


Et guetter, sur son visage, la prescience de la mort qui s'annonçait.
Les rencontres photographiques d'Arles sont comme une chasse au trésor à travers la ville, puisqu'il faut la sillonner pour se rendre dans les divers lieux d'exposition, parfois magnifiques, comme le cloître Saint-Trophime, ou l'Hôtel-Dieu (où séjourna Van Gogh, dont le fantôme règne ici comme il règne à Auvers-sur-Oise). Le nom du festival est bien choisi puisqu'il s'agit bien là de rencontres avec des artistes, des œuvres, des sujets photographiés... Comme dans la vie, elles peuvent souvent laisser de marbre, jusqu'à ce que le miracle se produise. Mais la qualité de la programmation, ainsi que le contexte d'exposition, font que ces miracles se produisent finalement assez souvent ; je rentre d'Arles épuisée. Je n'évoquerai dans ce billet que les rencontres qui ont provoqué quelque chose en moi, de l'ordre du punctum de mon cher Barthes.
Looking For Lenin // Niels Ackermann & Sébastien Gobert
Cette plongée dans l'Ukraine en cours de décommunisation est venue frotter ma fascination pour le fragment, ainsi que mon intérêt pour la question de la mémoire. Ca a été, écrivait Barthes pour évoquer le noème de la photographie. Un monde englouti par la jungle capitaliste, puis nationaliste. Un monde dont il ne reste que quelques morceaux de statues transformées ci et là en œuvres d'art dans le meilleur des cas, reléguées dans un placard derrière une baignoire dans le pire. C'est toute la violence d'une histoire qui se dit ici, à travers les yeux de marbre d'un Lénine figé dans une posture dont l'aspect souverain paraît aujourd'hui bien dérisoire. Le travail de ce duo, exposé dans le sublime cloître Saint-Trophime brille autant par la qualité de ses photos que par le choix des témoignages retranscrits. L'exposition s'ouvre sur un mur recouvert de cartes postales datant du temps de l'époque soviétique et montrant ces statues sous leur plus beau jour. Elle se termine sous des vidéos d'archive montrant ces mêmes statues en train d'être déboulonnées — parfois avec une grande violence.
Road to Death // Christophe Rihet
Probablement l'exposition qui m'a le plus touchée, cette année, à Arles. Ce photographe s'est rendu sur les lieux où se sont tués des artistes en voiture. Le texte de présentation de l'exposition m'a bouleversée, car il a mis des mots sur des obsessions que je traîne depuis longtemps, et qui me poussent à me rendre souvent sur les tombes des artistes qui sont les plus chers à mon cœur. En voici un extrait :
" (...) La vie moderne repose sur le risque permanent et a l’accident pour essence. Bien que le crash consterne et désole, il ne peut plus être interprété exclusivement comme un arrachement brutal à la vie qu’on a mené, à la manière des anciens cataclysmes naturels qui s’abattaient arbitrairement sur des populations dévastées. Il s’insinue dès le commencement et semble parfois faire de la mort accidentée un couronnement naturel de la vie moderne, faisant des célébrités qui figurent dans cet album les héros tragiques de nos temps modernes, dont la vie était la fleur mais dont la mort est peut-être le fruit.(...)"Le fait que Christophe Rihet ait pris soin d'évoquer la mort d'un acteur qui m'a particulièrement touchée n'est sans doute pas pour rien dans l'émotion que j'ai ressenti en visitant cette exposition. Anton Yelchin est mort en 2016, écrasé par sa propre voiture dont le frein à main était mal serré. Il avait 27 ans. Je l'avais découvert à 12 ans dans la magnifique adaptation de la nouvelle de Stephen King, Coeurs perdus en Atlandide, réalisée par Scott Hicks. Nous avions le même âge, alors. Mais je suis désormais condamnée à être plus vieille que lui, éternellement.
Et guetter, sur son visage, la prescience de la mort qui s'annonçait.
Love Is The Message, The Message is Death // Arthur Jafa
Pour finir, j'aimerais parler de cette sublime vidéo d'Arthur Jafa, montée à partir de divers extraits glanés ci et là, rythmés par une prière rappée de Kanye West. Le rap n'a jamais été ma tasse de thé, mais certains morceaux se distinguent parfois à mes oreilles. Celui-ci, Ultralight Beam, en fait partie. A défaut de pouvoir vous montrer la vidéo d'Arthur Jafa, voici donc la chanson de Kanye West.
dimanche 30 juillet 2017
Rattraper Sète
Il est rare que je me sente aimantée par un lieu ; lorsque c'est le cas, il m'obsède au point que tout me le rappelle, que je le cherche partout, y compris dans d'autres lieux qui n'ont rien à voir. Ces derniers peuvent alors vivre très longtemps à l'ombre de leurs glorieux aînés, jusqu'à ce que leurs charmes propres me soient révélés. Mais alors, il est trop tard et à chaque fois que je m'y rendrai, j'entretiendrai pour eux le sentiment, à la fois frustrant et stimulant, d'une rencontre manquée. En y allant, j'aurai le sentiment de ne pas y être tout à fait, de marcher quelques pas sur le côté, comme s'il m'était impossible désormais de rattraper un lieu que je n'ai pas su saisir à temps. C'est le cas pour Sète, comme pour la plupart des villes et des villages qui bordent le territoire de mon enfance. J'entretiens avec le Sud un rapport ambigu ; il m'exaspère autant qu'il est capable de me fasciner. Je le fuis autant que je reviens à lui. Je suis autant capable de médire de lui que de le défendre farouchement. Ma peau ne le supporte plus, mon cœur se voudrait ailleurs, mais il y palpite malgré tout. Aujourd'hui, je vis loin de lui, et lorsque j'y suis, j'essaie désormais d'apprendre à le connaître, après y avoir vécu tant d'années à l'aveuglette, dans ce Sud mal-aimé. Nous nous sommes donc rendus à Sète hier, en compagnie de L., à qui je comptais bien faire découvrir la tradition ancestrale des joutes. Je n'y connais pourtant rien, n'ayant de ce sport que de vagues souvenirs perdus entre le Grau-du-Roi, la Grande-Motte ou encore Palavas-les-flots. Mais un sentiment restait vivace en moi : celui de l'excitation ressentie devant ce spectacle que je qualifierai de profondément satisfaisant. Les règles paraissent simples de prime abord, même si, bien sûr, elles ne le sont pas vraiment. N'étant pas une aficionado, je regarde les joutes avec une seule question en ligne de mire : lequel des deux jouteurs va chuter ? Et c'est cette excitation certes puérile, mais confortée et magnifiée par la mise en scène du jeu, qui seule me guide. Invariablement, l'un des deux hommes (et parfois les deux, mais alors le coup est caduc et il faut le rejouer) chute dans l'eau, satisfaisant pour les spectateurs le désir d'un rafraîchissement fort bienvenu sous la chaleur écrasante du ciel sétois. Les gamins jubilent franchement, les adultes pas moins. Tout est fait pour que la chute soit l'acmé du jeu, ce qui fait des joutes, à mon avis, un sport superbement enfantin, dans le plus beau sens du terme. Il reprend les codes de l'enfance (une équipe rouge, une équipe bleue) et se les approprie pour faire de la chute l'acmé du jeu. Quoi de plus jouissif ? J'ai pensé à ce tableau d'Emile Friant, visible au Musée Fabre...
... Mais aussi à cet admirable passage du Roi des Aulnes de Michel Tournier :
Bien sûr, les joutes ne sont pas le seul attrait de Sète. Cette fois-ci, nous n'avons malheureusement pas eu le temps de passer par la Pointe Courte, ce quartier très pittoresque en périphérie de la ville, qui inspira à Agnès Varda son premier film. C'est d'ailleurs à la faveur de ce film que je suis retournée à Sète dans l'espoir de la redécouvrir. C'est souvent le cas. L'impulsion qui me mène vers un lieu a très souvent une origine littéraire, cinématographique ou picturale, quand ce n'est pas tout simplement le nom du lieu qui m'enchante par avance. Je partage avec Victor Hugo ce goût pour l'onomastique, la toponymie en particulier. Pour en revenir à la Pointe Courte, j'avais été frappée par le côté insulaire du lieu — une obsession chez moi. Une île figée dans le temps, vivant comme il y a un siècle, en apparence du moins. Deux enfants torse-nu jouaient dehors, plongeant et replongeant dans les eaux de l'étang de Thau sans se soucier de nous qui les observions. Mais me sentir ainsi spectatrice (j'allais écrire prédatrice) d'un mode de vie à l'opposé du mien me fit ressentir de la gêne, et je ne me suis pas attardée. Heureusement, nous étions seuls, ou presque. Si nous avions été plus nombreux, avec les mêmes intentions que les nôtres, cela aurait franchement fait zoo ! La prochaine fois que j'y retournerai, nous garerons notre voiture à l'entrée de la Pointe et nous nous promènerons simplement.
Hier, nous avons également manqué deux choses qui pourtant me tiennent à cœur : aller saluer, tour à tour, Paul Valéry et Georges Brassens. Rencontre manquée, disais-je ? A chaque fois que je me rends à Sète, j'ai en tout cas en tête le testament enchanté de Brassens, un chanteur que j'aime tout en le connaissant encore bien mal. Dans la famille imaginaire qui grandit en moi depuis l'enfance, il est comme un vieil oncle que je n'ai pas eu le temps de connaître.
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| Emile Friant - La lutte (1889) |
... Mais aussi à cet admirable passage du Roi des Aulnes de Michel Tournier :
"Au demeurant, l'enfant exige impérieusement des jouets qui sont fusils, épées, canons et chars ou soldats de plomb et panoplies de tueurs. On dira qu'il fait qu'imiter ses aînés, mais je me demande si justement si ce n'est pas l'inverse qui est vrai, car en somme l'adulte fait moins souvent la guerre qu'il ne va à l'atelier ou au bureau. Je me demande si la guerre n'éclate pas dans le seul but de permettre à l'adulte de faire l'enfant, de régresser avec soulagement jusqu'à l'âge des panoplies et des soldats de plomb. Lassé de ses charges de chef de bureau, d'époux et de père de famille, l'adulte mobilisé se démet de toutes ses fonctions et qualités, et, libre et insouciant désormais, il s'amuse avec des camarades de son âge à manœuvrer des canons, des chars et des avions qui ne sont que la copie agrandie des joujoux de son enfance."En le lisant la première fois, je n'avais pas été d'accord avec le sens de sa réflexion. Il me semble aujourd'hui qu'il y a du vrai.
Bien sûr, les joutes ne sont pas le seul attrait de Sète. Cette fois-ci, nous n'avons malheureusement pas eu le temps de passer par la Pointe Courte, ce quartier très pittoresque en périphérie de la ville, qui inspira à Agnès Varda son premier film. C'est d'ailleurs à la faveur de ce film que je suis retournée à Sète dans l'espoir de la redécouvrir. C'est souvent le cas. L'impulsion qui me mène vers un lieu a très souvent une origine littéraire, cinématographique ou picturale, quand ce n'est pas tout simplement le nom du lieu qui m'enchante par avance. Je partage avec Victor Hugo ce goût pour l'onomastique, la toponymie en particulier. Pour en revenir à la Pointe Courte, j'avais été frappée par le côté insulaire du lieu — une obsession chez moi. Une île figée dans le temps, vivant comme il y a un siècle, en apparence du moins. Deux enfants torse-nu jouaient dehors, plongeant et replongeant dans les eaux de l'étang de Thau sans se soucier de nous qui les observions. Mais me sentir ainsi spectatrice (j'allais écrire prédatrice) d'un mode de vie à l'opposé du mien me fit ressentir de la gêne, et je ne me suis pas attardée. Heureusement, nous étions seuls, ou presque. Si nous avions été plus nombreux, avec les mêmes intentions que les nôtres, cela aurait franchement fait zoo ! La prochaine fois que j'y retournerai, nous garerons notre voiture à l'entrée de la Pointe et nous nous promènerons simplement.
| source : Midi-Libre |
Hier, nous avons également manqué deux choses qui pourtant me tiennent à cœur : aller saluer, tour à tour, Paul Valéry et Georges Brassens. Rencontre manquée, disais-je ? A chaque fois que je me rends à Sète, j'ai en tout cas en tête le testament enchanté de Brassens, un chanteur que j'aime tout en le connaissant encore bien mal. Dans la famille imaginaire qui grandit en moi depuis l'enfance, il est comme un vieil oncle que je n'ai pas eu le temps de connaître.
mercredi 26 juillet 2017
S'écrire
Je suis, depuis toujours, affreusement incapable de me tenir à l'hygiène quotidienne — ou quasi quotidienne — que représente l'écriture d'un journal. Pourtant, cet exercice m'attire — depuis mes neuf ans, au moins. Mais alors, pourquoi une telle irrégularité ? Et in fine pourquoi tenter régulièrement d'y remédier, tout en sachant l'entreprise mort-née ? Il me semble que j'ai toujours considéré l'écriture de soi comme quelque chose d'extrêmement fastidieux, car le destinataire m'est inconnu. Enfant, et après avoir lu le Journal d'Anne Frank, qui, en donnant un surnom à son lecteur imaginaire, semblait donner une réponse à la question "A qui m'adressé-je ?" (et à son corollaire "D'où parlé-je ?"), je m'étais mise en tête, moi aussi, de surnommer mon journal. Mais cela m'a immédiatement paru affreusement artificiel : pourquoi tel prénom plutôt que tel autre ? Quel sens donner au fait de n'écrire à personne tout en faisant mine d'écrire à quelqu'un ? Cette dernière question a hanté chacune de mes initiatives d'écriture d'un journal. Internet aurait donc dû, logiquement, remédier à cela. Après tout, même en se refusant à promouvoir ce qu'on appelle aujourd'hui un "blog", l'idée d'hameçonner éventuellement et un peu par hasard quelques lecteurs en écrivant publiquement dans un journal intime à ciel ouvert (j'emprunte ici l'expression de Céline-Albin Faivre) était séduisante ; pourtant, jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais vraiment pu m'y résoudre. Car cette solution ne résolvait pas la question du sens. Ou plutôt, du sens que je désirais donner à de tels écrits intimes. Si j'ai trouvé une forme d'apaisement dans mes questionnements à la lecture du Journal extime de Michel Tournier (donner une force centrifuge à l'écriture plutôt que centripète), il n'en reste pas moins que je ne savais pas comment articuler ce que j'avais à exprimer dans mon expérience du monde.
En acceptant finalement de me lancer aujourd'hui, je me réconcilie avec le fait qu'écrire sur soi constitue toujours une forme d'écriture de soi. Il me semble finalement que c'est cette dualité qui m'a jusque là empêchée d'avancer dans mon chemin littéraire. Accepter, en écrivant, de faire de soi-même une fiction, pour les autres, mais pour soi-même également. Accepter, aussi, d'avoir des prétentions d'écriture. Des prétentions publiques. Accepter d'avoir une ambition littéraire quand on se sent illégitime pour cela. Et l'écrire n'est pas une posture de fausse modestie de ma part, car je sais bien que ce sentiment d'illégitimité se pare d'autres aspects peut-être plus sombres, et sur lesquels je reviendrai peut-être, si je m'en sens le courage, et si je décide de ne pas laisser ce premier billet orphelin, comme je l'ai souvent fait jusqu'alors. Ecrire demande un courage que je n'ai pas toujours eu, par peur de n'être pas à la hauteur dans un premier lieu, mais aussi, certainement, par peur des endroits où cela pourrait me mener. Mais que valent l'écriture, la littérature, l'art, si l'on ne met pas sa peau sur la table, si l'on ne décide pas de fouiller son âme jusque dans ses tréfonds, aussi rebutants soient-ils ? Les auteurs chers à mon cœur ont, je crois, fait ce pacte avec leurs lecteurs, mais aussi avec eux-mêmes ; la littérature ne rend pas beau, et il n'y a aucune honte à cela, au contraire. Dire cela reste toutefois insatisfaisant car, si l'on veut être parfaitement honnête, on pourrait ajouter que la laideur que l'on croit éventuellement atteindre en mettant peau et tripes sur table n'en est pas réellement une ; la chute au fond du trou se veut sans doute le chemin initial vers une forme de rédemption. Fair is foul and foul is fair. Au bout du compte, ce qui reste, ce sont des pages noircies d'encre et de larmes, et si cela doit perdurer (mais comment ?), en nous ou hors de nous, le fatum s'en chargera.
En acceptant finalement de me lancer aujourd'hui, je me réconcilie avec le fait qu'écrire sur soi constitue toujours une forme d'écriture de soi. Il me semble finalement que c'est cette dualité qui m'a jusque là empêchée d'avancer dans mon chemin littéraire. Accepter, en écrivant, de faire de soi-même une fiction, pour les autres, mais pour soi-même également. Accepter, aussi, d'avoir des prétentions d'écriture. Des prétentions publiques. Accepter d'avoir une ambition littéraire quand on se sent illégitime pour cela. Et l'écrire n'est pas une posture de fausse modestie de ma part, car je sais bien que ce sentiment d'illégitimité se pare d'autres aspects peut-être plus sombres, et sur lesquels je reviendrai peut-être, si je m'en sens le courage, et si je décide de ne pas laisser ce premier billet orphelin, comme je l'ai souvent fait jusqu'alors. Ecrire demande un courage que je n'ai pas toujours eu, par peur de n'être pas à la hauteur dans un premier lieu, mais aussi, certainement, par peur des endroits où cela pourrait me mener. Mais que valent l'écriture, la littérature, l'art, si l'on ne met pas sa peau sur la table, si l'on ne décide pas de fouiller son âme jusque dans ses tréfonds, aussi rebutants soient-ils ? Les auteurs chers à mon cœur ont, je crois, fait ce pacte avec leurs lecteurs, mais aussi avec eux-mêmes ; la littérature ne rend pas beau, et il n'y a aucune honte à cela, au contraire. Dire cela reste toutefois insatisfaisant car, si l'on veut être parfaitement honnête, on pourrait ajouter que la laideur que l'on croit éventuellement atteindre en mettant peau et tripes sur table n'en est pas réellement une ; la chute au fond du trou se veut sans doute le chemin initial vers une forme de rédemption. Fair is foul and foul is fair. Au bout du compte, ce qui reste, ce sont des pages noircies d'encre et de larmes, et si cela doit perdurer (mais comment ?), en nous ou hors de nous, le fatum s'en chargera.
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