06.03.18
Je traîne en moi des milliers de lignes jamais écrites, depuis l'enfance. C'est une constante, pratiquement une manie. Elles flottent dans un coin de ma tête, viennent me tracasser quelques heures, jours, semaines, avant de s'enfuir comme elles viennent, quel que soit le traitement que je leur réserve.
J'ai passé du temps à essayer de comprendre pourquoi je n'arrive pas à écrire. J'y ai peut-être passé plus de temps qu'à réellement essayer d'écrire... Cette ironie me fait sourire de travers. La vérité, c'est que
[pause]
La vérité, c'est que pour une fois, mon corps et mon âme sont peut-être réellement alignés, comme la lune et le soleil ; l'éclipse totale. Le noir. Rien n'y poussera jamais.
En écoutant l'émission de Gallienne sur Jean-Luc Lagarce, je me suis surprise (ce n'est pas vrai, je n'étais pas surprise) à me dire que nous avions beaucoup en commun. Sur le milieu dont nous venons, sur le désir de
"faire avancer le schmilblick" en littérature, sur cette mélancolie qui nous couronne ; car c'est bien de cela dont il s'agit, cette mélancolie comme un piédestal, qui nous vaut d'être couvé d'inquiétude et de remords de la part de ceux qui nous aiment.
"Et nous, nous nous sommes fait du mal à notre tour,
chacun n’avait rien à se reprocher
et ce ne pouvait être que les autres qui te nuisaient et nous rendaient responsables tous ensemble, moi, eux, et peu à peu, c’était de ma faute, ce ne pouvait être que de ma faute.
On devait m’aimer trop puisque on ne t’aimait pas assez
et on voulut me reprendre alors ce qu’on ne me donnait pas,
et ne me donna plus rien,
et j’étais là, couvert de bonté sans intérêt à ne jamais devoir
me plaindre,
à sourire, à jouer,
à être satisfait, comblé,
tiens, le mot, comblé,
alors que toi, toujours, inexplicablement, tu suais le malheur
dont rien ni personne, malgré tous ces efforts,
n’aurait su te distraire et te sauver.
Et lorsque tu es parti, lorsque tu nous as quittés, lorsque tu nous abandonnas, je ne sais plus quel mot définitif tu nous jetas à la tête,
je dus encore être le responsable,
être silencieux et admettre la fatalité, et te plaindre aussi,
m’inquiéter de toi à distance
et ne plus jamais oser dire un mot contre toi, ne plus jamais même oser penser un mot contre toi,
rester là, comme un benêt, à t’attendre."
Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, 1990.
Une position confortable ? Je n'en ai jamais tiré aucun plaisir, ça je peux le jurer. J'ai toujours eu honte à l'idée que l'on puisse lire en moi, car il me semble qu'il n'y a rien de beau à voir, et que n'importe qui aurait le cœur retourné de voir le mien gangrené.
J'ai pensé à moi en écoutant Gallienne lire Lagarce, et en écoutant Lagarce lui-même, parce que je ne sais pas faire autre chose. Et puis, je me suis souvenue que moi, je n'avais toujours rien écrit.