lundi 9 avril 2018

Avril

09.04.18

Ce week-end, nous avons remis Gisou à la mer. Je dis remis, bien que Gisou n'ait, à ma connaissance, aucun vécu de pirate ou de marin. Cela me fait sourire d'imaginer son visage de gentille maîtresse d'école avec un cache-œil. C'est de toute façon tout ce qu'il nous reste d'elle ; sa voix douce, son regard rieur, et son rire étouffé derrière un verre de rosé. Nous avons remis Gisou à la mer, et une mouette nous a accompagnés tout au long du voyage, jusqu'à la bouée cardinale qui alerte le marin d'un danger imminent à l'est. La mer de Dieppe a avalé ses cendres. Elles nourriront les poissons et viendront se noyer dans l'écume des vagues, chatouilleront les pieds des baigneurs frileux. Elles se mêleront à celles d'autres, qui, comme elle, n'ont pas voulu d'une sépulture terrestre et ont fait de la Manche leur dernier lit. Au retour, un ferry qui se rendait en Angleterre a croisé notre route. Ses voyageurs ne se doutaient pas qu'ils passaient près d'une ancienne maîtresse d'école qui écrivait des poèmes majestueux, qui a caché une blessure à son sein pendant des années, et qui riait derrière un verre de rosé.

Au revoir Gisou.

Source : ici

lundi 2 avril 2018

Phèdre

30.03.18

Et où es-tu aujourd'hui ? Je te cherche, je t'appelle, je regrette. C'était fort, c'était l'hiver, c'était les loups qui hurlaient et qui nous ont tant effrayés, toi, lui, moi, et elle. La terreur est venue par sa bouche, elle a dit, elle a parlé, tu lui en as voulu. Tu as eu tort. D'où parlait-elle ? Du plus profond de ton désir, flou pour elle, éclatant sublime pour nous ? C'était un être brillant, capable de saisir toutes les nuances de nos éclats. Tu le savais depuis toujours, d'ailleurs, tu l'as prénommée ainsi. Où est-elle à présent ? Et surtout, où nous sommes nous ? Devenus des fantômes qui hantent ses petites années, une lumière de sa main dans la mienne, de sa joie qui te couronnait et qui t'a fait pleurer, de ces jours merveilleux que l'on aurait voulu prolonger à n'en plus finir... Tu nous as offert le plus beau des cadeaux, et maintenant je ne sais pas où tu es, et tu me manques. Cette abîme où tu rôdes, c'est moi qui t'y ai plongé, je le sais. Est-ce que je m'en veux ? C'est à la peur que j'en veux, celle qui nous a tout pris, pendant un trop long hiver à cheval sur deux années.

J'écris en regardant tes images que j'ai tant aimées, ces images coupables d'en avoir trop dit, à trop de monde. J'aimerais continuer à écrire sur elles, parce que c'est la seule chose que je sais faire. Sur tes images qui me mettent en transe, sur lesquelles je me balance en écoutant les loups hurler à notre porte. Ces loups, t'ont-ils dévoré, toi aussi ? Où es-tu ? Dans l'estomac de ces prédateurs qui t'accusaient d'en être un ? Les larmes ne coulent pas, j'ai trop pleuré. Tu ne m'as pas vue devant ta porte, à tambouriner en espérant pouvoir la défoncer pour te sauver. Quelques heures plus tard, le sang coulait dans ma ville, et j'ai su que plus rien ne serait jamais pareil. Où es-tu désormais ? Dans le ventre du loup ?

Jillian Freyer - from Peculiar Foliage

mardi 6 mars 2018

Ces romans morts

06.03.18

Je traîne en moi des milliers de lignes jamais écrites, depuis l'enfance. C'est une constante, pratiquement une manie. Elles flottent dans un coin de ma tête, viennent me tracasser quelques heures, jours, semaines, avant de s'enfuir comme elles viennent, quel que soit le traitement que je leur réserve.

J'ai passé du temps à essayer de comprendre pourquoi je n'arrive pas à écrire. J'y ai peut-être passé plus de temps qu'à réellement essayer d'écrire... Cette ironie me fait sourire de travers. La vérité, c'est que

[pause]

La vérité, c'est que pour une fois, mon corps et mon âme sont peut-être réellement alignés, comme la lune et le soleil ; l'éclipse totale. Le noir. Rien n'y poussera jamais.











En écoutant l'émission de Gallienne sur Jean-Luc Lagarce, je me suis surprise (ce n'est pas vrai, je n'étais pas surprise) à me dire que nous avions beaucoup en commun. Sur le milieu dont nous venons, sur le désir de "faire avancer le schmilblick" en littérature, sur cette mélancolie qui nous couronne ; car c'est bien de cela dont il s'agit, cette mélancolie comme un piédestal, qui nous vaut d'être couvé d'inquiétude et de remords de la part de ceux qui nous aiment.

"Et nous, nous nous sommes fait du mal à notre tour,
chacun n’avait rien à se reprocher
et ce ne pouvait être que les autres qui te nuisaient et nous rendaient responsables tous ensemble, moi, eux, et peu à peu, c’était de ma faute, ce ne pouvait être que de ma faute.
On devait m’aimer trop puisque on ne t’aimait pas assez
et on voulut me reprendre alors ce qu’on ne me donnait pas,
et ne me donna plus rien,
et j’étais là, couvert de bonté sans intérêt à ne jamais devoir
me plaindre,
à sourire, à jouer,
à être satisfait, comblé,
tiens, le mot, comblé,
alors que toi, toujours, inexplicablement, tu suais le malheur
dont rien ni personne, malgré tous ces efforts,
n’aurait su te distraire et te sauver.
Et lorsque tu es parti, lorsque tu nous as quittés, lorsque tu nous abandonnas, je ne sais plus quel mot définitif tu nous jetas à la tête,
je dus encore être le responsable,
être silencieux et admettre la fatalité, et te plaindre aussi,
m’inquiéter de toi à distance
et ne plus jamais oser dire un mot contre toi, ne plus jamais même oser penser un mot contre toi,
rester là, comme un benêt, à t’attendre."
Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, 1990. 

 Une position confortable ? Je n'en ai jamais tiré aucun plaisir, ça je peux le jurer. J'ai toujours eu honte à l'idée que l'on puisse lire en moi, car il me semble qu'il n'y a rien de beau à voir, et que n'importe qui aurait le cœur retourné de voir le mien gangrené.

J'ai pensé à moi en écoutant Gallienne lire Lagarce, et en écoutant Lagarce lui-même, parce que je ne sais pas faire autre chose. Et puis, je me suis souvenue que moi, je n'avais toujours rien écrit.