mercredi 26 juillet 2017

S'écrire

Je suis, depuis toujours, affreusement incapable de me tenir à l'hygiène quotidienne — ou quasi quotidienne — que représente l'écriture d'un journal. Pourtant, cet exercice m'attire — depuis mes neuf ans, au moins. Mais alors, pourquoi une telle irrégularité ? Et in fine pourquoi tenter régulièrement d'y remédier, tout en sachant l'entreprise mort-née ? Il me semble que j'ai toujours considéré l'écriture de soi comme quelque chose d'extrêmement fastidieux, car le destinataire m'est inconnu. Enfant, et après avoir lu le Journal d'Anne Frank, qui, en donnant un surnom à son lecteur imaginaire, semblait donner une réponse à la question "A qui m'adressé-je ?" (et à son corollaire "D'où parlé-je ?"), je m'étais mise en tête, moi aussi, de surnommer mon journal. Mais cela m'a immédiatement paru affreusement artificiel : pourquoi tel prénom plutôt que tel autre ? Quel sens donner au fait de n'écrire à personne tout en faisant mine d'écrire à quelqu'un ? Cette dernière question a hanté chacune de mes initiatives d'écriture d'un journal. Internet aurait donc dû, logiquement, remédier à cela. Après tout, même en se refusant à promouvoir ce qu'on appelle aujourd'hui un "blog", l'idée d'hameçonner éventuellement et un peu par hasard quelques lecteurs en écrivant publiquement dans un journal intime à ciel ouvert (j'emprunte ici l'expression de Céline-Albin Faivre) était séduisante ; pourtant, jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais vraiment pu m'y résoudre. Car cette solution ne résolvait pas la question du sens. Ou plutôt, du sens que je désirais donner à de tels écrits intimes. Si j'ai trouvé une forme d'apaisement dans mes questionnements à la lecture du Journal extime de Michel Tournier (donner une force centrifuge à l'écriture plutôt que centripète), il n'en reste pas moins que je ne savais pas comment articuler ce que j'avais à exprimer dans mon expérience du monde.

En acceptant finalement de me lancer aujourd'hui, je me réconcilie avec le fait qu'écrire sur soi constitue toujours une forme d'écriture de soi. Il me semble finalement que c'est cette dualité qui m'a jusque là empêchée d'avancer dans mon chemin littéraire. Accepter, en écrivant, de faire de soi-même une fiction, pour les autres, mais pour soi-même également. Accepter, aussi, d'avoir des prétentions d'écriture. Des prétentions publiques. Accepter d'avoir une ambition littéraire quand on se sent illégitime pour cela. Et l'écrire n'est pas une posture de fausse modestie de ma part, car je sais bien que ce sentiment d'illégitimité se pare d'autres aspects peut-être plus sombres, et sur lesquels je reviendrai peut-être, si je m'en sens le courage, et si je décide de ne pas laisser ce premier billet orphelin, comme je l'ai souvent fait jusqu'alors. Ecrire demande un courage que je n'ai pas toujours eu, par peur de n'être pas à la hauteur dans un premier lieu, mais aussi, certainement, par peur des endroits où cela pourrait me mener. Mais que valent l'écriture, la littérature, l'art, si l'on ne met pas sa peau sur la table, si l'on ne décide pas de fouiller son âme jusque dans ses tréfonds, aussi rebutants soient-ils ? Les auteurs chers à mon cœur ont, je crois, fait ce pacte avec leurs lecteurs, mais aussi avec eux-mêmes ; la littérature ne rend pas beau, et il n'y a aucune honte à cela, au contraire. Dire cela reste toutefois insatisfaisant car, si l'on veut être parfaitement honnête, on pourrait ajouter que la laideur que l'on croit éventuellement atteindre en mettant peau et tripes sur table n'en est pas réellement une ; la chute au fond du trou se veut sans doute le chemin initial vers une forme de rédemption. Fair is foul and foul is fair. Au bout du compte, ce qui reste, ce sont des pages noircies d'encre et de larmes, et si cela doit perdurer (mais comment ?), en nous ou hors de nous, le fatum s'en chargera.

lenscratch:“© Emma Dixon”

© Emma Dixon





3 commentaires:

  1. Mettre la peau sur la table, comme disait Céline, est la seule chose qui compte. La seule légitimité est là. Beaucoup d'écho en moi dans ces lignes-là.

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    1. Savoir que vous me lisez me réjouit et m'intimide !

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  2. Nulle raison d'être intimidée. C'est moi qui suis heureuse de vous lire et j'espère que vous continuerez !

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