dimanche 30 juillet 2017

Rattraper Sète

Il est rare que je me sente aimantée par un lieu ; lorsque c'est le cas, il m'obsède au point que tout me le rappelle, que je le cherche partout, y compris dans d'autres lieux qui n'ont rien à voir. Ces derniers peuvent alors vivre très longtemps à l'ombre de leurs glorieux aînés, jusqu'à ce que leurs charmes propres me soient révélés. Mais alors, il est trop tard et à chaque fois que je m'y rendrai, j'entretiendrai pour eux le sentiment, à la fois frustrant et stimulant, d'une rencontre manquée. En y allant, j'aurai le sentiment de ne pas y être tout à fait, de marcher quelques pas sur le côté, comme s'il m'était impossible désormais de rattraper un lieu que je n'ai pas su saisir à temps. C'est le cas pour Sète, comme pour la plupart des villes et des villages qui bordent le territoire de mon enfance. J'entretiens avec le Sud un rapport ambigu ; il m'exaspère autant qu'il est capable de me fasciner. Je le fuis autant que je reviens à lui. Je suis autant capable de médire de lui que de le défendre farouchement. Ma peau ne le supporte plus, mon cœur se voudrait ailleurs, mais il y palpite malgré tout. Aujourd'hui, je vis loin de lui, et lorsque j'y suis, j'essaie désormais d'apprendre à le connaître, après y avoir vécu tant d'années à l'aveuglette, dans ce Sud mal-aimé. Nous nous sommes donc rendus à Sète hier, en compagnie de L., à qui je comptais bien faire découvrir la tradition ancestrale des joutes. Je n'y connais pourtant rien, n'ayant de ce sport que de vagues souvenirs perdus entre le Grau-du-Roi, la Grande-Motte ou encore Palavas-les-flots. Mais un sentiment restait vivace en moi : celui de l'excitation ressentie devant ce spectacle que je qualifierai de profondément satisfaisant. Les règles paraissent simples de prime abord, même si, bien sûr, elles ne le sont pas vraiment. N'étant pas une aficionado, je regarde les joutes avec une seule question en ligne de mire : lequel des deux jouteurs va chuter ? Et c'est cette excitation certes puérile, mais confortée et magnifiée par la mise en scène du jeu, qui seule me guide. Invariablement, l'un des deux hommes (et parfois les deux, mais alors le coup est caduc et il faut le rejouer) chute dans l'eau, satisfaisant pour les spectateurs le désir d'un rafraîchissement fort bienvenu sous la chaleur écrasante du ciel sétois. Les gamins jubilent franchement, les adultes pas moins. Tout est fait pour que la chute soit l'acmé du jeu, ce qui fait des joutes, à mon avis, un sport superbement enfantin, dans le plus beau sens du terme. Il reprend les codes de l'enfance (une équipe rouge, une équipe bleue) et se les approprie pour faire de la chute l'acmé du jeu. Quoi de plus jouissif ? J'ai pensé à ce tableau d'Emile Friant, visible au Musée Fabre...

Emile Friant - La lutte (1889)

... Mais aussi à cet admirable passage du Roi des Aulnes de Michel Tournier :
"Au demeurant, l'enfant exige impérieusement des jouets qui sont fusils, épées, canons et chars ou soldats de plomb et panoplies de tueurs. On dira qu'il fait qu'imiter ses aînés, mais je me demande si justement si ce n'est pas l'inverse qui est vrai, car en somme l'adulte fait moins souvent la guerre qu'il ne va à l'atelier ou au bureau. Je me demande si la guerre n'éclate pas dans le seul but de permettre à l'adulte de faire l'enfant, de régresser avec soulagement jusqu'à l'âge des panoplies et des soldats de plomb. Lassé de ses charges de chef de bureau, d'époux et de père de famille, l'adulte mobilisé se démet de toutes ses fonctions et qualités, et, libre et insouciant désormais, il s'amuse avec des camarades de son âge à manœuvrer des canons, des chars et des avions qui ne sont que la copie agrandie des joujoux de son enfance." 
En le lisant la première fois, je n'avais pas été d'accord avec le sens de sa réflexion. Il me semble aujourd'hui qu'il y a du vrai.

Bien sûr, les joutes ne sont pas le seul attrait de Sète. Cette fois-ci, nous n'avons malheureusement pas eu le temps de passer par la Pointe Courte, ce quartier très pittoresque en périphérie de la ville, qui inspira à Agnès Varda son premier film. C'est d'ailleurs à la faveur de ce film que je suis retournée à Sète dans l'espoir de la redécouvrir. C'est souvent le cas. L'impulsion qui me mène vers un lieu a très souvent une origine littéraire, cinématographique ou picturale, quand ce n'est pas tout simplement le nom du lieu qui m'enchante par avance. Je partage avec Victor Hugo ce goût pour l'onomastique, la toponymie en particulier. Pour en revenir à la Pointe Courte, j'avais été frappée par le côté insulaire du lieu — une obsession chez moi. Une île figée dans le temps, vivant comme il y a un siècle, en apparence du moins. Deux enfants torse-nu jouaient dehors, plongeant et replongeant dans les eaux de l'étang de Thau sans se soucier de nous qui les observions. Mais me sentir ainsi spectatrice (j'allais écrire prédatrice) d'un mode de vie à l'opposé du mien me fit ressentir de la gêne, et je ne me suis pas attardée. Heureusement, nous étions seuls, ou presque. Si nous avions été plus nombreux, avec les mêmes intentions que les nôtres, cela aurait franchement fait zoo ! La prochaine fois que j'y retournerai, nous garerons notre voiture à l'entrée de la Pointe et nous nous promènerons simplement.

source : Midi-Libre

Hier, nous avons également manqué deux choses qui pourtant me tiennent à cœur : aller saluer, tour à tour, Paul Valéry et Georges Brassens. Rencontre manquée, disais-je ? A chaque fois que je me rends à Sète, j'ai en tout cas en tête le testament enchanté de Brassens, un chanteur que j'aime tout en le connaissant encore bien mal. Dans la famille imaginaire qui grandit en moi depuis l'enfance, il est comme un vieil oncle que je n'ai pas eu le temps de connaître.




mercredi 26 juillet 2017

S'écrire

Je suis, depuis toujours, affreusement incapable de me tenir à l'hygiène quotidienne — ou quasi quotidienne — que représente l'écriture d'un journal. Pourtant, cet exercice m'attire — depuis mes neuf ans, au moins. Mais alors, pourquoi une telle irrégularité ? Et in fine pourquoi tenter régulièrement d'y remédier, tout en sachant l'entreprise mort-née ? Il me semble que j'ai toujours considéré l'écriture de soi comme quelque chose d'extrêmement fastidieux, car le destinataire m'est inconnu. Enfant, et après avoir lu le Journal d'Anne Frank, qui, en donnant un surnom à son lecteur imaginaire, semblait donner une réponse à la question "A qui m'adressé-je ?" (et à son corollaire "D'où parlé-je ?"), je m'étais mise en tête, moi aussi, de surnommer mon journal. Mais cela m'a immédiatement paru affreusement artificiel : pourquoi tel prénom plutôt que tel autre ? Quel sens donner au fait de n'écrire à personne tout en faisant mine d'écrire à quelqu'un ? Cette dernière question a hanté chacune de mes initiatives d'écriture d'un journal. Internet aurait donc dû, logiquement, remédier à cela. Après tout, même en se refusant à promouvoir ce qu'on appelle aujourd'hui un "blog", l'idée d'hameçonner éventuellement et un peu par hasard quelques lecteurs en écrivant publiquement dans un journal intime à ciel ouvert (j'emprunte ici l'expression de Céline-Albin Faivre) était séduisante ; pourtant, jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais vraiment pu m'y résoudre. Car cette solution ne résolvait pas la question du sens. Ou plutôt, du sens que je désirais donner à de tels écrits intimes. Si j'ai trouvé une forme d'apaisement dans mes questionnements à la lecture du Journal extime de Michel Tournier (donner une force centrifuge à l'écriture plutôt que centripète), il n'en reste pas moins que je ne savais pas comment articuler ce que j'avais à exprimer dans mon expérience du monde.

En acceptant finalement de me lancer aujourd'hui, je me réconcilie avec le fait qu'écrire sur soi constitue toujours une forme d'écriture de soi. Il me semble finalement que c'est cette dualité qui m'a jusque là empêchée d'avancer dans mon chemin littéraire. Accepter, en écrivant, de faire de soi-même une fiction, pour les autres, mais pour soi-même également. Accepter, aussi, d'avoir des prétentions d'écriture. Des prétentions publiques. Accepter d'avoir une ambition littéraire quand on se sent illégitime pour cela. Et l'écrire n'est pas une posture de fausse modestie de ma part, car je sais bien que ce sentiment d'illégitimité se pare d'autres aspects peut-être plus sombres, et sur lesquels je reviendrai peut-être, si je m'en sens le courage, et si je décide de ne pas laisser ce premier billet orphelin, comme je l'ai souvent fait jusqu'alors. Ecrire demande un courage que je n'ai pas toujours eu, par peur de n'être pas à la hauteur dans un premier lieu, mais aussi, certainement, par peur des endroits où cela pourrait me mener. Mais que valent l'écriture, la littérature, l'art, si l'on ne met pas sa peau sur la table, si l'on ne décide pas de fouiller son âme jusque dans ses tréfonds, aussi rebutants soient-ils ? Les auteurs chers à mon cœur ont, je crois, fait ce pacte avec leurs lecteurs, mais aussi avec eux-mêmes ; la littérature ne rend pas beau, et il n'y a aucune honte à cela, au contraire. Dire cela reste toutefois insatisfaisant car, si l'on veut être parfaitement honnête, on pourrait ajouter que la laideur que l'on croit éventuellement atteindre en mettant peau et tripes sur table n'en est pas réellement une ; la chute au fond du trou se veut sans doute le chemin initial vers une forme de rédemption. Fair is foul and foul is fair. Au bout du compte, ce qui reste, ce sont des pages noircies d'encre et de larmes, et si cela doit perdurer (mais comment ?), en nous ou hors de nous, le fatum s'en chargera.

lenscratch:“© Emma Dixon”

© Emma Dixon